TAUX D’INTERET NEGATIFS : L’EUROPE POURRA-T-ELLE EN SORTIR ?

Stephane Henry

28 Août 2019

« La croyance que rien ne change provient soit d’une mauvaise vue soit d’une mauvaise foi. La première se corrige, la seconde se combat. » Nietzsche
Nous vivons une drôle d’époque : la France, qui a une dette égale à 100% de son Produit Intérieur Brut, peut désormais emprunter à 10 ans avec des taux négatifs. En d’autres mots, les préteurs n’auraient pas de meilleure option d’investissement que de volontairement perdre de l’argent.

Qui sont ces préteurs désespérés au point de perdre sciemment sur le capital investi ? En premier, les fonds de pension français qui ont comme obligation, afin de garantir les remboursements de contrats d’assurance qui arriveront à échéance dans le futur, de replacer les sommes collectées dans des placements considérés comme « sans risque ».

Également les banques, qui doivent placer sans risque la différence entre les dépôts reçus et les prêts consentis à la clientèle. Enfin les ETFs ou autres gérants passifs, qui doivent suivre aveuglement leurs indices de référence. Quand on pense que le Continent Africain génère, pour des maturités courtes de moins de cinq ans, des retours sur investissements obligataires en dette souveraine de l’ordre de 6% en US Dollars et plus de 10% en devises locales et que cette offre est largement ignorée par les allocataires d’actifs, il y a de quoi se poser des questions.

Il n’y a pas que la France qui peut emprunter à taux négatif sur 10 ans. La Suisse, l’Allemagne et les Pays-Bas peuvent emprunter à taux négatif sur 30 ans ! Le Japon, la Finlande, l’Autriche, la Suède et la Belgique peuvent aussi emprunter sur 10 ans et gagner de l’argent. Selon l’indice Bloomberg Barclays, la dette publique totale à taux négatifs dépasse les 12 trilliards de Dollars, soit le double d’il y a deux ans et une forte augmentation récemment.

Cette situation est due à la combinaison de trois facteurs :
1. L’inflation dans les pays développés ne donne aucun signe de reprise : en Europe en 2019, le taux d’inflation ne devrait pas dépasser les 1,3%, le pétrole étant en baisse de 15% depuis le début de l’année ;
2. Depuis 2009, beaucoup de marchés actions ont connu une forte progression et se situent à leurs plus hauts niveaux historiques. Or les allocataires d’actifs ont très peur de revivre les crashs de 2000 et 2008, après plus de dix ans de
performance économique positive ;
3. Enfin, les risques de récession sont au plus haut, à cause notamment de l’escalade de la guerre commerciale USA Chine depuis début mai. Aux EtatsUnis, le taux (positif) sur 10 ans vient de tomber sous les 1,5%.

L’aversion au risque est donc d’actualité, ce dont profite également l’or, dont la demande et le cours ont fortement monté depuis mai. Il ne fait pas de doute que les risques géopolitiques sont eux aussi très forts, avec des tensions croissantes avec l’Iran, à Hong Kong la porte de la Chine vers le monde et bien sûr en Europe, au Nord avec le Brexit et au Sud en Italie. Mais a-t-on connu des périodes sans risque géo-politique ? Pour revenir à l’économie européenne, que va-t-il se passer ?

Nous retenons trois principaux scenarios :

1. A court terme, compte tenu des risques sur la croissance et grâce aux taux négatifs, l’Allemagne devrait lâcher du lest fiscal et permettre une augmentation des budgets d’investissement en Allemagne et plus largement en Europe. A moyen terme, l’Europe va ressembler au Japon, qui est en crise depuis l’éclatement de la bulle spéculative du début des années 90 : la croissance, l’inflation et les taux d’intérêt sont depuis plus de 25 ans à des niveaux ridiculement bas. Nous soupçonnons que ce scenario est considéré comme le moins pire par les « dirigeants » européens, qui pensent régler leur
problème démographique en important de la main-d’œuvre, ce que le Japon n’a pas voulu faire ;

2. Une reprise de l’inflation, pour des raisons probablement externes à l’Europe, mais qui ne pourrait pas être accompagnée par une hausse des taux à cause de l’endettement de l’Italie ou de la France. Ceci signifierait forte perte
de pouvoir d’achat et les gilets jaunes vireraient au rouge ;

3. Un éclatement de l’Europe, qui peut venir de l’Italie mais aussi de l’Allemagne, voire des deux en même temps : les Italiens renonçant à payer leurs dettes et les Allemands refusant de payer pour les Italiens. Ce serait un sacré feu d’artifice, que les Américains auraient cette fois beaucoup de mal à contrôler. Pour rappel, ce sont les Américains qui ont poussé l’Europe à s’unifier dans les années 1950 – 1960, afin de favoriser le développement de leurs exportations et de leur « culture » (Hollywood, burgers…), tout en s’assurant que ce bloc Européen soit dressé comme un seul homme face à l’Union Soviétique, l’ennemi de l’époque.